Face aux difficultés qui affectent les mécanismes méritocratiques dans plusieurs sociétés du Sud, la question du clientélisme, du népotisme et de la précarité des jeunes diplômés soulève de nombreuses interrogations. Dans cette tribune, le géographe Marquis Jean Charles livre une réflexion sur les rapports entre travail, mérite, précarité et pouvoir. Il appelle notamment la jeunesse à préserver son intégrité, son autonomie intellectuelle et ses convictions face aux logiques de dépendance politique et économique.

Il ne faut pas confondre clientélisme et méritocratie. Le travail n’est pas un péché ; au contraire, selon la vision de Karl Marx, il constitue une dimension essentielle de l’émancipation humaine. Tout individu a naturellement le droit de travailler afin de subvenir dignement à ses besoins.

L’accès à l’emploi au sein d’une société ne devrait cependant pas reposer sur des pratiques clientélistes, partisanes ou sur le népotisme, qui privilégie les liens familiaux et de clan au détriment des compétences.

Pourtant, dans de nombreux pays du Sud et au sein de structures marquées par la corruption, l’accès au marché du travail peut être influencé, voire monnayé, par des responsables ou des acteurs politiques. On y rencontre fréquemment des jeunes dévoués, engagés et pétris d’idéaux, qui se consacrent au fonctionnement de la cité et au bien-être de leur communauté.

Cependant, confrontés à la précarité et aux rapports de pouvoir, certains finissent par opérer un virage radical. Comme le souligne la réflexion de Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, une partie de la jeunesse intellectuelle ou militante peut être confrontée à des mécanismes de récupération par les élites économiques et politiques.

Ce phénomène, selon l’auteur, ne se limite pas à fragiliser la jeunesse. Il peut également conduire à la dépendance et à la perte d’autonomie de certains esprits formés et engagés. Sous le poids de la précarité matérielle, des intellectuels et des cadres peuvent être amenés à rechercher auprès des responsables politiques des contrats, des postes ou des nominations, parfois au prix de leur liberté critique.

C’est alors, écrit Marquis Jean Charles, le risque de voir s’installer une opposition entre l’intelligence précarisée et le pouvoir économique ou politique, au détriment du mérite et de l’autonomie.

Le clientélisme dans le débat haïtien

En Haïti, cette dynamique constitue, selon l’auteur, un problème qui traverse plusieurs secteurs de la société. Il évoque notamment l’université, l’école, l’église et même les relations au sein de la famille.

L’auteur porte également son analyse sur les institutions publiques et les rapports entre pouvoir politique, emploi et avantages sociaux. Il estime que certaines pratiques clientélistes peuvent affaiblir les principes de mérite, d’équité et de responsabilité publique.

Dans son analyse, il critique également certaines pratiques observées dans le monde politique haïtien, notamment la recherche de privilèges et d’intérêts personnels au détriment, selon lui, du bien commun.

Ces constats soulèvent une question fondamentale : comment construire une société dans laquelle les compétences, le travail et l’intégrité peuvent réellement constituer des critères de reconnaissance et d’accès aux responsabilités ?

Préserver ses convictions

Pour Marquis Jean Charles, l’histoire offre plusieurs exemples de personnalités ayant défendu leurs convictions malgré les pressions politiques et sociales.

Il cite notamment Thomas Sankara et Ibrahim Traoré comme figures contemporaines de référence dans sa réflexion sur le leadership et la souveraineté. Sur le plan haïtien, il évoque Anténor Firmin et Frédéric Marcelin, qu’il présente comme des figures ayant porté des réflexions critiques sur les institutions politiques et financières de leur époque.

Il cite également le Dr Turneb Delpé, qu’il considère comme une figure attachée à ses convictions et à la défense de la Conférence Nationale Souveraine.

À travers ces références, l’auteur entend rappeler que la défense des convictions et de l’intégrité peut constituer, selon lui, une forme de résistance face aux compromissions.

Un appel à la jeunesse

Mes chers jeunes, l’appel de l’histoire vous invite à ne pas vous laisser monnayer par les marchands d’illusions politiques.

Votre intégrité, votre dignité et votre constance idéologique possèdent une valeur qui dépasse, selon moi, les gains éphémères de la soumission.

Certes, comme le proclame l’adage, « le travail, c’est la liberté », mais cette liberté ne peut véritablement s’exprimer que lorsque le travail s’exerce dans des conditions saines, justes et respectueuses de la dignité humaine.

La question du mérite ne concerne donc pas uniquement l’accès à un emploi. Elle renvoie également à une vision de la société dans laquelle les compétences, l’effort, l’intégrité et la responsabilité doivent pouvoir trouver leur place.

 

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Cette tribune exprime l’analyse et les opinions de son auteur. Elle est publiée dans le cadre du débat d’idées et n’engage pas nécessairement la rédaction de Fullhitmagazine Haïti.